AFFECTUS et INTELLECTUS : Un autre conflit des facultés ?

AFFECTUS et INTELLECTUS : Un autre conflit des facultés ?

13.02.2026 09:30 – 14.02.2026 12:00

Affectus et intellectus au Moyen Âge : un autre conflit des facultés ?

organisation Cédric Giraud et Jonas Narchi

Les termes d’affectus et d’intellectus sont notoirement polysémiques à l’époque médiévale : quand le premier signifie l’amour, le désir et la volonté, l’ensemble des facultés appétitives ou la capacité à être touché (affici), le second désigne la faculté de connaître et de comprendre par distinction avec la simple perception ou l’imagination, une capacité de l’esprit permettant d’appréhender la réalité et d’acquérir des connaissances, notamment à travers l’intellect agent et l’intellect patient. Or, si chacun des deux concepts a déjà fait l’objet d’une attention soutenue, si les rapports entre vie active et vie contemplative ont été également étudiés par de nombreux travaux, le rapport dialectique qu’entretiennent au Moyen Âge affectus et intellectus mérite encore attention dans une perspective d’histoire doctrinale mais aussi d’histoire culturelle et sociale. À partir du Moyen Âge central, la notion d’affectus vient ainsi perturber un édifice noétique et spirituel qu’est censé couronner l’intellect.
Dans le domaine de la spiritualité, sur un terreau patristique largement partagé (le fameux amor ipse notitia est), les réflexions des auteurs cisterciens (Guillaume de Saint-Thierry et Bernard de Clairvaux) et victorins (Hugues et Richard de Saint-Victor) déplacent la formule grégorienne pour la faire jouer au plan des facultés de l’âme. Le débat réactivé par une relecture affective de la théologie mystique du pseudo-Denys aboutit à la fin du XIIIe siècle à la formulation par le chartreux Hugues de Balma de la fameuse quaestio difficilis (« Et quaeritur utrum scilicet anima secundum suum adfectum, possit aspirando vel desiderando moveri in Deum, sine aliqua cogitatione intellectus praevia vel concomitante »). Et les deux derniers siècles du Moyen Âge reprennent les termes de ce débat jusqu’à la controverse autour de la docte ignorance.
La théologie universitaire n’est pas elle-même épargnée par cette controverse car, si le modèle scientifique aristotélicien des sciences spéculatives et des sciences pratiques semble imposer une bipartition des savoirs, la finalité même de la théologie (« ut boni fiamus ») incite certains auteurs, dès Albert le Grand et Bonaventure, à s’interroger sur la possibilité de concevoir la théologie comme scientia affectiva.
Ces controverses doctrinales prennent également un sens sociologique si on les met en rapport avec des formes de vie : selon que l’on identifie la nature de la contemplation ou l’entrée des grâces mystiques à l’apex mentis ou à l’apex affectus, c’est toute une conception de la vie contemplative qui est engagée. Doit-elle être définie par la pratique d’exercices affectifs faisant advenir la vie spirituelle ou au contraire être caractérisée par l’étude de la métaphysique ? Ce « conflit des facultés » devient ainsi l’une des faces de la querelle entre séculiers et mendiants, ordres actifs et contemplatifs et, au sein même des ordres contemplatifs, entre partisans de la voie affective et ceux de la voie intellectuelle. Sur le plan social, cela s’accompagne de nouvelles prises de position et de controverses sur le rôle de l’affect et de l’intellect dans la vie et dans le perfectionnement humain. Dans ce cadre, les questions de statut social (religieux semi-religieux, laïcs), d’accès à l’éducation, de moralité et sainteté, de sexe/genre etc., sont indirectement mobilisées.
Inspirée sans prétention à l’exhaustivité par ces remarques liminaires, la journée d’études organisée à Genève dans le cadre du projet FNS Bibliotheca Celestinorum Nova a pour ambition d’étudier la dynamique complexe entre les deux notions, en déterminant dans quelle mesure ce « conflit des facultés » d’un nouveau genre nourrit le débat doctrinal du XIIe au XVe siècle.

Lieu

Espace Colladon,
Rue Jean-Daniel Colladon 2,
Genève

Organisé par

Département des langues et des littératures françaises et latines médiévales

entrée libre

Classement

Catégorie: Journée d'étude

Fichiers joints

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